Éclats {6}: Où est passé l’avenir?, Marc Augé

Les pouvoirs religieux et politiques se sont toujours servis du temps pour donner à la culture l’apparente évidence d’un fait de nature. Toutes les révolutions ont été confrontée à la nécessité de redéfinir l’emploi du temps et de refonder le calendrier pour prétendre changer la société.

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Depuis 1989 et la chut du mur de Berlin, une nouvelle histoire s’écrit que nous avons du mal à lire et comprendre parce qu’elle va trop vite et qu’elle concerne directement et immédiatement toute la planète.

Intellectuellement, ce changement d’échelle nous prend de court. Nous en sommes encore à la phase de dénonciation des anciens concepts et des visions du monde qui les sous-tendaient. S’y substitue, aux deux extrêmes, soit une vision pessimiste, nihiliste et apocalyptique pour laquelle il n’y a plus riens à comprendre, soit une vision triomphaliste et évangélique pour laquelle tout est accompli ou en voie de l’être. Dans les deux cas, le passé n’est plus porteur d’aucune leçon et il n’y a rien à attendre de l’avenir. Entre ces deux visions extrêmes il y a place pour une idéologie du présent caractéristique de ce qu’il est convenu d’appeler la société de consommation.

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Tout empire a eu la prétention d’arrêter l’histoire et l’on a pu dire aussi que plusieurs mondialisations avaient précédé l’actuelle.

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Autrement dit, les médias jouent aujourd’hui le rôle que jouaient traditionnellement les cosmologies, ces visions du monde qui sont en même temps des visions de la personne et qui créent une apparence de sens en liant étroitement les deux perspectives.

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Le spectacle du monde globalisé nous confronte ainsi à une série de contradictions qui ont toute l’apparence de mensonges. Contradictions entre l’existence proclamée d’un espace planétaire ouvert à la libre circulation des biens, des personnes et des idées et la réalité d’un monde où les plus puissants protègent leurs intérêts et leurs productions, où les plus pauvres essaient souvent en vain et au prix de leur vie de se réfugier dans les pays riches qui les accueillent au compte-gouttes, où la guerre des idées et des idéologies trouve un terrain d’action inédit dans le réseau international de communication. Contradiction entre l’existence proclamée d’un espace continu et las réalité d’un monde discontinu où prolifèrent les interdictions de toutes sortes. Contradictions, enfin, entre le monde de la connaissance, qui prétende dater la naissance de l’univers, mesurer en millions d’années-lumière la distance aux galaxies les plus lointaines, dater avec certitude la brève apparition de l’homme sur la terre et la réalité sociale et politique d’un monde où beaucoup d’hommes se sentes à la fois arrachés à leur passé et privés d’avenir.

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…il faut appartenir pleinement à son temps pour avoir une chance de lui survivre.

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En somme, l’artiste ou l’auteur contemporain qui décèle dans des œuvres du passé des traces de pertinence historique et qui est sensible à leur présence (elles lui parlent encore) doit trouver dans cette expérience des raisons s’espoir. La contemporanéité n’est pas l’actualité.

Le paradoxe, c’est donc qu’une oeuvre n’est pas pleinement contemporaine que si elle est à la fois originelle (d’époque) et originale, ne se contentant pas de reproduire l’existant. Ce sont ceux qui innovent et éventuellement surprennent ou déroutent qui, rétrospectivement, apparaîtront pleinement de leur temps. On a besoin du passé et du futur pour être contemporain. (…) Sans audience, sans public, l’art est une épreuve de solitude absolut.

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Le problème, c’est qu’il règne aujourd’hui sur la planète une idéologie du présent et de l’évidence qui paralyse l’effort pour penser le présent comme histoire parce qu’elle s’emploie à rendre obsolètes aussi bien les leçons du passé que le désir d’imaginer l’avenir. Depuis une ou deux décennies, le présent est devenu hégémonique. Le présent, aux yeux du commun des mortels, n’est plus issu de la lente maturation du passé, ne laisse plus transparaître les linéaments de possibles futurs, mais il s’impose comme un fait accompli, accablant, dont le surgissement soudain, escamote le passé et sature l’imagination de l’avenir.

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Si l’on pense à l’argent, aux collaborations et aux soutiens politiques que demande aujourd’hui une vraie politique scientifique, on peut craindre que le monde de demain se divise entre une petite aristocratie mondiale du savoir et du pouvoir, constituée par les scientifiques et ceux qui les financeront, d’une parte, ceux qui seront assez cultivés pour comprendre à peu près où ils vont, d’autre part, et une masse chaque jour plus énorme d’exclus du savoir, qu’ils soient simples consommateurs ou exclus à la fois du savoir et de la consommation. Car il y fort à parier que, globalement, l’aristocratie du savoir et l’aristocratie de l’argent se développeront parallèlement. Ce risque de division irréversible rendrait impossible la constitution d’une humanité unifiée, d’une humanité société, ou plus exactement elle donnerait à la société planétaire en formation un visage inquiétant et profondément non démocratique. Utopie noire, que seule peut combattre une utopie de l’éducation pour tous, c’est-à-dire une vision de l’avenir enfin débarrassée des illusions du présent que diffuse l’idéologie de la globalisation consumériste.

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